UNE VRAIE DECISION


Il a 94 ans et vit dans une maison de village dans un quartier escarpé avec une belle vue sur le Lubéron. A 10 ans, il a quitté Odessa, avec ce qui lui restait de famille, pour la Pologne ; sa tante et ses cousins ont été exécutés devant ses yeux par les Russes. Son père n’a pas résisté au froid, il est mort avant d’arriver à Varsovie. Bien accueilli et inséré, maîtrisant le polonais, brillant élève, il a fui avec mère et sœurs devant les nazis pour s’installer en France où il a débuté ses études d’ingénieur et se marie avec une corse. A 25 ans, il est déporté, arrive à s’évader, entre dans la résistance ; tout ce qui lui reste de famille disparaît dans les camps. Après la guerre, il crée une petite entreprise qui deviendra de plus en plus importante ; il en sera bien entendu toujours le patron et ne cessera toute activité qu’à 85 ans.

Divorcé de sa première épouse, il aura deux fils avec la seconde, qui se suicidera en laissant des courriers expliquant qu’elle ne pouvait supporter sa perte d’autonomie. Il vit depuis 10 ans avec une compagne plus jeune, très attentionnée, bien acceptée par ses fils.

C’est dans ce contexte que se déclare un cancer de l’œsophage, d’évolution insidieuse, diagnostiqué tardivement, sans possibilité chirurgicale, entraînant une dysphagie devenue majeure et justifiant la pose d’une voie parentérale d’alimentation. Il commence à maigrir, perd ses forces et un peu de son autonomie mais conserve tout son intérêt pour le monde des finances et de la politique. C’est quand il ne peut plus sortir de sa chambre qu’il demande, assez autoritairement, à être aidé à mourir. Son médecin traitant et ses deux fils se trouvent devant une décision peu négociable : un des fils décide d’abandonner et repart à ses activités lointaines, le généraliste s’entoure d’avis de confrères qui lui confirment que cet homme n’est pas dépressif, qu’il est effectivement en fin de vie compte tenu de sa tumeur et que sa demande est claire. L’infirmière accepte de diminuer rapidement l’alimentation par la voie veineuse mais le médecin hésite, légitimement ou plutôt légalement, à injecter un produit sédatif majeur, d’autant qu’il ignore quelle dose risque d’être « trop sédative… » et le patient met longtemps, trop longtemps selon son entourage, à partir après avoir plusieurs fois fait ses adieux. Son fils et sa compagne restent traumatisés par la durée de cet accompagnement.


B. Senet